S'agirait-il d'une mode internationale? En tout cas, elle règne actuellement en France, où les médias d'information et de communication ne cessent d'en appeler à nos sens, surenchérissant dans d'abondantes propositions de jouissances douces que provoqueraient les parfums, la gastronomie, la lingerie de luxe, voire l'automobile et le réfrigérateur. Glissant du domaine de la sensation, à celui la sexualité, le XXe siècle qui s'achève dans une apologie d'un corps humain réifié, veut-il ainsi camoufler le fait que beaucoup de nos intuitions sensorielles ont été invalidées par les progrès scientifiques. On peut notamment constater que nos représentations intuitives du temps et de l'espace ont été battues en brèche par la physique moderne et maintenant les réseaux numériques. Il nous faut donc sans doute trouver de nouveaux repères humains dans un dispositif global dont bientôt nous ne serons plus le centre, d'où, peut-être, ce nouvel imaginaire proposé actuellement autour de la sensorialité.
C'est dans ce contexte que nous avons éprouvé la nécessité de revenir dans cette septième édition au concept de synesthésie, adopté il y a trois ans, pour dessiner ses ramifications dans l'art, la science et la vie même. Poursuivant notre réflexion sur la place donnée au vivant dans la société de l'information, nous proposons une navigation dans les Transsensorialités.
Trois axes se dégagent de cette thématique : art et transsensorialité, l'art total en question et science et sensorialité. Croisant les interventions artistiques, théoriques et l'esprit critique, le site nous met en connexion, en correspondance, avec des sensations artificiellement restituées par la plasticité du web tout en questionnant sur le devenir d'une utopie : le rêve d'un art total qui réunirait en une seule oeuvre toutes les disciplines et les champs artistiques. Des entretiens avec des scientifiques nous amènent à confronter nos intuitions sensorielles à l'état de nos connaissances, validé par les progressions de la technologie.

Grâce à Bulat Galeyev nous disposons d'une définition précise de la synesthésie et des multiples possibilités de débat qu'elle ouvre. Ce texte envoyé par courrier postal provient du Tatarstan, où l'auteur dirige un institut d'art et de design. Entré en contact avec nous en 1995 par un courrier électronique poursuivi par l'envoi d'une riche documentation, il nous avait tout de suite averti de la complexité du terme que nous avions choisi pour titre de la revue. Il ne fallait surtout pas le confondre avec un appel à la fusion de tous les sens, ni de tous les supports artistiques, fusion qui déboucherait sur une grande confusion et finalement des contenus vides.
C'est aussi à cela que nous alerte Paul Ardenne en déclinant l'idéal wagnérien à travers le XXe siècle pour le confronter à certaines idéologies de la post-modernité et de l'art dit technologique. Egalement sur cette idée d'art total, l'interrogation ironique de Carole Boulbès met en rapport l'idéal humain des années 20 à la représentation d'une femme des années 90, les oeuvres respectives - Raoul Haussmann et Aziz+Cucher - finissant par s' " hypercoller " dans des effets de transparences sans doute nécessaires à la fusion.


Réponse d'artiste à ces recherches : Epidémie d'Edouard Boyer prône de façon ironique la radicalité d'un geste, l'abandon de l'amour propre. Perte lâchement déclarée aux autorités sous le prétexte d'un vol dont il aurait été victime. Cette lecture nous entraîne à la lecture de procès verbaux de commissariats de police où sont enregistrés les détails de cet amour propre : un tableau aux dimensions toujours identiques mais au thème et à la paternité sans arrêt différents.

Et pour en finir avec les hallucinations collectives de l'art total, Jean-François Chermann, neurologue, chef de clinique, et aussi artiste, raconte le cas d'une de ses patientes. Mme G. éprouve des hallucinations visuelles, auditives, tactiles sans cependant souffrir de pathologies particulières. L'artiste se souvient alors d'un cas similaire décrit par Charles Bonnet.

La problématique de la relation du corps à l'espace et à son environnement a fait l'objet de multiples recherches artistiques dès les années 60. L'une des figures emblématiques de ce mouvement, Lygia Clark, dont une rétrospective vient de s'achever en Europe, se devait de figurer à titre posthume dans notre édition. C'est Grazia Quaroni qui présente cette oeuvre extraordinairement riche et toujours pertinente: " Avec ce postulat de participation, d'échange, de contact physique, Clark a fortement contribué à développer une transformation des relations entre l'artiste, l'oeuvre et le spectateur ", écrit-elle.


Notre navigation nous fait alors pénétrer dans la sensorialité. Les enjeux esthétiques des transsensorialités passent par des créations artistiques où le visuel n'est plus l'outil dominant. Le monde de l'art a séparé, spécialisé, les différents moyens d'expression sensorielles alors que chez l'humain les canaux sensoriels ne sont pas séparés. En réaction, Pierre Mérite s'interroge sur une approche sensible de l'art où il confère au regard le sens du toucher, et plus largement aux sens, en contact avec les oeuvres, la fonction d'organes actifs.La plasticité de plus en plus constatée du cerveau correspond à la plasticité de la vie dont l'art est un artifice. Et quand la faculté de voir a été perdue, certaines savent la compenser par des créations haptiques, musicales ou par des procédés de représentation mécanisés. En décrivant le cas de trois personnes devenues aveugles et qui se sont cependant orientées vers une visualisation du monde, René Viau nous fait comprendre que la traduction symbolique et analogique d'idées, de sentiments, de formes n'est pas réservée aux voyants. Quant à Albert Dupont, l'inéditeur, il peint avec les mots et ces " Désécritures " forment dit-il:
" non pas un art déco mais un art d'écho-dé
qui n'abolira jamais... "



Pour aborder le cas d'une création vivante, alimentée par tous les sens, Anne-Marie Morice a choisi de présenter un répertoire des pièces de Franck David indexé par ses couleurs favorites associées à certaines opérations mentales et physiques qu'il étudie avec beaucoup d'attention. La navigation proposée suit ses pratiques polymorphes de l'objet esthétique, lesquelles s'appliquent aussi bien à du savon qu'à des cartons de lait, dérapant sur les empreintes de punaises, déplaçant les sons vers le carton, confrontant les mots à l'image.


Dans sa pièce sonore " Le visiophone odorant ", en bon acousmatique (metteur en scène d''espace sonore), par le truchement d'un judicieux jeu de montage alterné, Dominique Petitgand transfigure une histoire amusante qui nous est anecdotiquement rapportée par fragments, en laissant entendre que ces fragments sont joués par une mécanique elle-même laborieusement actionnée par un enfant.
Olaf Nicolai examine et expose méthodiquement les rapports complexes entre nature et artificiel, entre sensible et intelligible. Dans le projet " perfume " destiné à être présenté dans le cadre d'une importante foire agricole allemande, il propose de faire diffuser un parfum de synthèse, créé pour l'occasion, depuis trois arbres ornementant un des espaces d'exposition. Ce parfum, en tant que signature olfactive artificielle et entêtante marquant habituellement les non-lieux publiques (centres commerciaux, aéroport) est ici imposé à ces éléments singuliers d'une nature disciplinée et symboliquement anthropomorphisée que sont les arbres.


Les relations entre l'art et la science prennent un chemin de plus en plus pointu, dans une sorte de partenariat où l'art trouve dans la science de nouvelles formes de connaissances alors que la science se nourrit de l'art pour orienter ses recherches. Comme le remarque Serge Tisseron, interviewé par Cristine Courty, les nouvelles technologies, qui créent des sensations artificielles, ou juxtaposent des sensations qui ne pourraient s'associer dans le réel, ouvrent de nouveaux champs de perception. Le fonctionnement complexe des perceptions olfactives est détaillé par le neurobiologiste Patrick Mac Léod grand spécialiste de l'olfaction.


Les frontières art-science sont parfois hybrides, des personnalités comme Jean-François Colonna l'illustrent en tentant la transversalité. Dans l'entretien de ce grand spécialiste de la modélisation numérique réalisé par Bruno Guiganti, il est explicité que les images scientifiques créées par ordinateur ne peuvent, pour le profane, rendre que plus ou moins approximativement compte d'un réel qui échappe à nos capacités naturelles de perception.


Que les humains s'approprient avec leurs propres systèmes socio-culturels les découvertes scientifiques, c'est aussi ce que nous dit Superflex, groupe d'artistes danois qui propose une solutions bio-économique pour des régions du monde pauvres en énergie. Promoteur d'une esthétique fonctionnelle à vocation critique, le groupe développe actuellement un dispositif technique appelé " Biogas ". Avec le soutien actif d'importants partenaires institutionnels et privés, ils installent dans certains villages de l'Afrique de l'Est des récupérateurs d'énergie animale permettant une autosuffisance énergétique domestique. Ce projet artistique authentiquement désintéressé et réellement opérant vise à exposer toutes les ambiguïtés du néocolonialisme latent problématisant les rapports nord/sud. Cette sorte d'humanitarisme écologique postcolonial - ou écologie humanitariste - est ici, non sans ironie, artistiquement en scène.

La question de l'art dans la vie, une des pistes possibles pour faire aboutir la notion d'art total est aussi prise à bras le corps par un autre groupe danois, N55. S'appuyant sur des formulations logiques inspirées de la philosophie analytique, N55 essaye de repenser dans sa totalité les rapports que toute personne entretient " corps et âme " avec le monde concret. Leur travail consiste en un réaménagement complet de leur environnement domestique en utilisant un langage formel aussi simple que possible. Sa finalité : mesurer la vérité potentielle inscrite dans chacun de nos actes et des rapports que nous entretenons avec les choses.


Autres voix féminines dans ce numéro, l'artiste Lucie de Boutiny d'abord, qui manie les mots comme des images, les déplaçant de leur contexte et jouant de la typographie, de la graisse et des couleurs. Puis Jacqueline Blanc-Mouchet, autre " marraine " de Synesthésie puisqu'elle nous avait déjà visitée en 1996 dans le n° 3 sur les cinq sens. C'est avec le Jingle odorant qu'elle fait sa rentrée sur notre site, apparition qui se manifeste par l'apparition physique de multiples parfums.

Enfin pour redevenir pratiques, nous avons demandé à des artistes de nous indiquer la fiche cuisine d'un menu mûrement conçu pour être dégusté des yeux via le web. Ces quelques propositions polymorphes, sensuelles, esthétiques et parfois quelques peu perverses forment un nouvel art culturel technoïde auquel nous invitons les internautes à participer.

Cette septième édition a été réalisée grâce au soutien actif et constant du Métafort et particulièrement celui de Pascal Santoni et de Catherine Kettler, Té Sackda, Koon Sackda, et bien entendu Ryad Jebli, le magicien du réseau. Serge Combaud, web designer, a réinterpré avec son imagination débordante, et son grand savoir faire, tout le matériel - textes, images et sons - que nous lui avons confié. Jean-Christophe Bouriault a développé l'application qui pilote le Jingle odorant de Jacqueline Blanc-Mouchet. Il nous faut aussi remercier Viviane Deher, Frédéric Bécart, Christel Guichard et Garance Jousset, nouvellement arrivée au Métafort. N'oublions pas Accès Local pour le relais qui nous y a été offert.

Nous avons préparé ce numéro pendant la période où Le Métafort terminait la mise en place de son accueil aux publics et de ses multiples chantiers. C'est dans ce grand projet qui se développe que les transsensorialités trouvent leur place.

l'ours de synesthésie