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      L'époque est -paraît-il- à l'hybridation, au nomadisme et aux transversalités sensorielles. Comme c'est merveilleux nous dit-on, tout se délite, les frontières des pays s'effondrent, le "moi" n'est plus qu'une catégorie performative, un kaléidoscope qui reflète les tendances du monde. Plus d'intérieur ni d'extérieur. Mais pourquoi faut-il que ces lapalissades frappées au sceau du "bon sens occidental", finissent toujours par une apologie de l' Homo Economicus et des artistes qui se comportent comme des chefs d'entreprise(1). A l'instar d'Hans-Ulrich Obrist ou de Fabrice Hybert, le commissaire d'exposition-artiste est à la fois directeur artistique, chef d'entreprise, photographe, producteur, musicien, cybernaute. C'est un artiste total, il est partout.
N'en déplaise aux amateurs d'originalité, ce cybermoderne là sent le vieux, il s'enracine dans une conception quelque peu éculée du génie et de la mission démiurgique de l'artiste "homme du monde entier" (2): refus sacro-saint du politique et de toute forme d'engagement (même ironique), refus du "message" et culte du "fais ce qu'il te plaît", récupération -par défaut ?- des principes du libéralisme dans une pratique artistique et professionnelle où l'unique but semble être de tout "cannibaliser".

Si l'on admet avec Gladys Fabre que le concept avant-gardiste d' "art total" peut mener à un "enfermement" et même "à une immersion totalitaire", on pourra également diagnostiquer avec Paul Ardenne la permanence d'un désir "de fusion sensorielle" de type wagnérien(3) On pourra également mettre en parallèle la notion désuète de participation et celle plus actuelle d'interactivité. Pourtant il faut bien admettre d'un concept à l'autre, d'un siècle à l'autre, un inévitable glissement du sens : au même notion ne correspondent plus les mêmes idées. Il est probable que, malgré les charges ironiques qui se sont succédées tout au long du 20° siècle, les concepts "romantiques" du génie (hypersensible et cosmopolite) et de la Gesamtkunstwerk(4) perdurent dans les désirs d'immersion et de synthèse "transe sensorielle". Mais c'est précisément la détermination des différences et des particularismes (par le biais du comparatisme) qui permet d'éviter les amalgames : l'art total n'est pas l'art totalitaire, l'art technologique n'est pas forcément de l'art total. Les artistes des nouvelles technologies ne prennent certainement pas pour référence les essais de Sonorités du peintre Kandinsky ou le théâtre politique de Piscator. ils ne prennent pas non plus pour modèle l'idéal de synthèse des arts qui fit vibrer l'avant-garde russe. Pour reprendre le titre d'une exposition lyonnaise, ils ne tentent même plus de "changer le monde" ou d'en faire une vaste maison de construction (Bauhaus). Voilà bien le fossé irrépressible qui sépare les avant-gardes du début du siècle de celles qui s'expriment de nos jours : l'Histoire. Plus d'utopie sur la perfectibilité de l'homme, plus de projet social communautaire, c'est l'ère de la dystopie.



(1) Cf numéro spécial de la revue Beaux Arts, L'art dans le monde, tendances critiques, mai 1998
(2) Cf Charles Baudelaire, "le peintre de la vie moderne", 1863
(3) Gladys Fabre "la projection de l'art total à l'oeuvre ouverte", Pour une écologie des media , 1998 et Paul Ardenne "L'art technologique, contribution ambiguë au Gesamtkunstwerk".
(4) Union des arts -peinture-musique-poésie-, recherche de leurs correspondances dont Baudelaire après Wagner fut le promoteur.